Laissez vous (re)séduire par
En ces temps mornes, succombez avec Lucile Commeaux, productrice déléguée et critique à La Dispute, au charme de ce classique américain sorti en 1986 signé John Hughes, en langue originale “Ferris Bueller’s day off”, disponible sur Netflix, mais aussi en VOD sur Canal + et sur Orange.

La folle journée promise par le titre commence dans la banlieue aisée de Chicago, un beau matin de printemps au milieu des années quatre-vingt, plus précisément dans un lit, celui de Ferris Bueller. Sa belle gueule d’adolescent américain typique grimace, il a l’air très malade, affreusement malade même, comme le constatent, mi-inquiets mi-attendris, ses deux parents (permanente et attaché-case), avant de le laisser tranquille sous sa couette. Evidemment, Ferris est en pleine forme, et sitôt la porte claquée, la folle journée peut commencer.


Confiné ou pas, profitez.

Voilà de quoi faire la nique au confinement, et de la plus belle des manières. “La vie passe vite, vous pourriez la manquer”, nous lance Ferris face caméra, avant de se lancer dans une multitude d’activités que vous pouvez tester chez vous: boire des cocktails dans un hamac la poitrine ceinte de fleurs en crépon, apprendre la clarinette déguisé en jazzeux des années trente, placer des pièges un peu partout pour tromper ces idiots qui nous gouvernent (où l’on voit que John Hughes teste quelques-unes des jouissives idées qu’il développera pour le culte Maman j’ai raté l’avion, dont il signe le scénario).

Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’école buissonnière, comme la vraie vie, est ailleurs, et si les premières minutes du film résonnent comme une ode au confinement ludique, la suite nous sort de la maison à un rythme effréné, digne des meilleurs films de course-poursuite. Et Ferris de débaucher Cameron, son hypocondriaque de meilleur ami et Sloane, sa ravissante girlfriend, pour une exceptionnelle virée aux quatre coins de Chicago.

La couleur est vive, le cadre habile, le montage élégant, les mouvements chorégraphiques, et les acteurs d’une plastique parfaite - Matthew Broderick, dont on réalise ici à quel point il a été ensuite sous-exploité, incarne la grâce adolescente éclatante, une séduction irrésistible à laquelle tout semble céder avec une insolente facilité. L’espace, le temps, le film même, Ferris modèle et s’approprie tout, nous les premiers.

Ce sont surtout les adultes qui en font les frais : de la naïveté des parents à la bêtise d’un proviseur aussi idiot que cruel, ils sont tournés en ridicule et rendus à l’évidence de leurs frustrations par la force d’une impeccable mécanique carnavalesque qui emporte tout, et aménage, le temps de quelques heures, une saine émancipation.


Le teenmovie mâtiné de drame social : recette gagnante

En 1986, John Hughes a déjà réalisé quatre teenmovies, quatre comédies adolescentes au travers desquelles il a établi une grammaire singulière, articulant le cinéma de genre - pop, léger, coloré et musical - à une ambition naturaliste qui le démarque de ses confrères. La classe, la sexualité, la violence, tout ce que l’adolescence rend crucial et douloureux, n’est jamais masqué par la légèreté formelle. Mourir d’ennui, ce n’est pas seulement, dans les films de John Hugues, une figure de style, et son précédent opus, Breakfast Club, campait quatre spécimens en proie à une inquiétante instabilité émotionnelle. “On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans” : la formule rimbaldienne pourrait en être le sous-titre dans toute sa réversibilité.

La folle journée de Ferris Bueller est plus franchement comique. La force du film tient à son énergie dévastatrice, quasi punk, dans sa manière d’ébranler toutes les structures de la société américaine des eighties, des salles de bourse où les gestes mécaniques des traders ressemblent à des grimaces simiesques, au lycée où des professeurs ânonnent des exposés ineptes. Ferris lui-même, beau, populaire, bien loti, mais qui se fout de tout et de tout le monde, incarne une ambiguïté propre à son époque: celle, aussi d’un geste cinématographique, qui oscille entre gratuité potache et subversion nécessaire.

“Rentrez chez vous! ”, nous lance Ferris au terme de cette folle journée. On obéit bien sûr, c’est de rigueur, mais avec le plaisir du chenapan qui a joué un mauvais tour.

Source: http://www.franceculture.fr/...