Les Super-héros - Dans le mythe
Les super-héros votent-ils à gauche ? À vue de nez, on aurait plutôt tendance à penser le contraire. Chargés de porter à eux seuls le sort du monde sur leurs épaules d’élus bodybuildés, traquant sans répit le moindre petit bandit de rue qui menacerait « l’ordre » et la « paix », portant volontiers main forte à l’armée, à la police et au gouvernement américain, les super-héros ne semblent pas vraiment porter en eux la promesse du Grand Soir. Et pourtant… de quel naïf raccourci les esprits peu familiers du genre se rendraient ainsi coupables !

En effet, pour saisir toute l’ampleur du succès des super-héros dans la culture populaire, il faut se plonger dans la longue histoire qui les a vus naître, il y a déjà 80 années. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le contexte dans lequel nos légendaires encagoulés font leurs premiers pas est peu banal. Nous sommes en 1938, à la veille de la Seconde Guerre mondiale : deux fils d’immigrés juifs installés aux États-Unis, – Jerry Siegel et Joe Shuster–, conçoivent le premier super-héros de l’histoire : Superman. Sa mission : combattre les forces du Mal. Le ton est donné. La bête immonde clairement désignée. Scellant ainsi dès l’origine le destin du super-héros au destin des humains, une nouvelle mythologie polychromée va se déployer à travers les époques, multipliant ses personnages et ses intrigues, irriguant d’une imagination inépuisable les récits alternatifs de la Modernité.

D’abord viscéralement empreints des valeurs progressistes et d’une foi inébranlable au progrès technologique et scientifique promis par la Modernité, les super-héros vont se confronter aux désillusions successives du modèle occidental. Crise économique, guerres impérialistes, inégalités sociales, discriminations des minorités ethniques, menace nucléaire, réchauffement climatique… chaque génération de super-héros se voit alors confier la responsabilité des problèmes de son époque… proportionnellement à l’impuissance que nous éprouvons à les résoudre nous-mêmes. C’est donc en tant que projection inversée de nos propres faiblesses, lâchetés, et erreurs que le super-héros est autorisé à jouir de ces fameux super-pouvoirs que nous faisons mine d’envier. Version empowermentée de nous-mêmes, le super-héros nous raconte en filigrane le drame du pouvoir moderne.

Au seuil d’une crise mondiale de tous les ordres, que faire désormais de tout ce « progrès » dont on s’enorgueillissait au siècle dernier ? Ni fondamentalement à gauche ni fondamentalement à droite, le super-héros est ainsi une figure allégorique du pouvoir et en mime l’impressionnante élasticité : le pouvoir institutionnalisé, le pouvoir des États, de l’industrie, des multinationales, mais – plus intéressant encore - le pouvoir au sens large, celui que les luttes sociales sont parvenues à maltraiter, défigurer et parfois même à incarner au gré des bouleversements des rapports de force au sein des sociétés modernes. Ainsi, comme l’écrit notre invité William Blanc, historien et auteur du livre Super-héros, une histoire politique (Libertalia, 2018) : Captain America a combattu le fascisme avant l’entrée en guerre des États-Unis, Wonder Woman a vu l’élection d’une femme présidente, Green Arrow a soutenu des grèves de mineurs, la Panthère noire a mis en échec le Klan, Namor a défendu les océans et le tiers-monde, Howard the Duck a voulu s’installer à la Maison Blanche, Northstar a affirmé publiquement son homosexualité et Luke Cage a rappelé que les vies noires comptaient. Quid des millions de vies musulmanes frappées par une islamophobie rampante ? Un jour, leur super-héros viendra… qui sait?

Voici donc une pop’exégèse de la fresque humaine esquissée à coup de crayons de couleurs et propulsée au rang de machine à fric par Hollywood à laquelle Rafik Djoumi et William Blanc se sont joyeusement livrés sous mes yeux de néophyte ébahie. Bien entendu, avec plusieurs milliers de super-héros au compteur, on n’a pas abordé la moitié du quart du sujet et il est même probable qu’on ait omis d’évoquer votre super-héros préféré. Qu’à cela ne tienne ! Avec un univers aussi riche que celui du super-héros, on aura certainement l’occasion d’y revenir dans d’autres émissions du samedi. Vous connaissez le refrain n’est-ce pas ? Same bat-time, same bat-channel !

Source: http://www.hors-serie.net/...