Messieurs les Anglais, tirez les premiers: le mythe de la guerre en dentelles
Le mardi 11 mai 1745, près du village de Fontenoy, au sud de l'actuelle Belgique, l'armée française commandée par Louis XV et le maréchal de Saxe affronte et bat une armée composée majoritairement de Britanniques et de Hollandais. Vers les onze heures du matin, une importante colonne britannique s'approche de la ligne française, et plus particulièrement du régiment des Gardes Françaises, l'un des plus prestigieux de l'armée du roi de France. Mylord Charles Hay, capitaine au régiment des Gardes Anglaises, sort du rang et salue ses homologues français. L'un d'entre eux, le comte d'Anterroches, s'avance à son tour et lui rend son salut. Le Britannique ouvre la conversation en ces termes: "Monsieur, faites tirer vos gens", ce à quoi d'Anterroches répond "Non, Monsieur, à vous l'honneur. Vous savez que nous ne tirons jamais les premiers". La formule est passée à l'histoire sous la forme "Messieurs les Anglais, tirez les premiers". L'épisode a été immortalisé à plusieurs reprises par différents peintres. Voici selon moi la plus belle représentation (esthétiquement parlant) de la bataille de Fontenoy, qui date de la fin du 19e siècle:



Cette scène d'une conversation entre officiers ennemis rivalisant de politesse au coeur de la bataille peut sembler aujourd'hui totalement surréaliste, et illustre parfaitement le mythe de la "guerre en dentelles", auquel je vous ai brièvement introduit dans un précédent article.

Mais que désigne cette joyeuse et guillerette expression de "guerre en dentelles"? Selon plusieurs historiens militaires des 19e et 20e siècles (et hélas encore certains actuellement), la violence des guerres de la Révolution française et de l'Empire napoléonien s'oppose à l' "absence" de violence des guerres de la fin 17e-18e siècles. La guerre au 18e siècle serait ainsi une sorte de "jeu" que se livreraient entre eux des nobles dépravés, rivalisant de courtoisie et de coquetterie, et dont la scène de Fontenoy ne serait que l'exemple le plus marquant.

Une telle image a tendance à nier que la guerre reste la guerre, avec son lot de violences et de ravages. Par exemple, pour la bataille de Fontenoy, si l'on retient la scène de courtoisie entre les deux officiers ennemis, on oublie que le combat qui éclate entre les deux régiments juste après prend des allures de carnage. Le régiment des Gardes Françaises, le premier à subir la percée britannique, perd ainsi plus de 400 tués et blessés en quelques minutes...

Surtout, le mythe de la guerre en dentelles ne prend pas en compte le contexte culturel entourant la guerre au 18e siècle. La plupart des officiers des armées européennes de ce siècle sont issus des classes nobiliaires, et à ce titre partagent une culture élitiste commune (malgré quelques inévitables différences nationales). Des valeurs comme le respect et la courtoisie sont ainsi des points importants de l'éducation de ces nobles, qu'ils soient français, britanniques, espagnols ou allemands. Les marques de ces valeurs communes se retrouvent sur le champ de bataille par des gestes ou paroles de respect mutuel ou de courtoisie, qui n'altèrent cependant en rien la fureur des combats qui y font suite. Les "boucheries héroïques" du Candide de Voltaire n'en demeurent pas moins des boucheries...

Pour revenir sur l'exemple de Fontenoy, l'invitation à ouvrir le feu en premier répond également à un impératif tactique partagé par plusieurs théoriciens de la guerre de cette époque, parmi lesquels Maurice de Saxe, qui commande l'armée française lors de cette bataille. En effet, selon eux, laisser l'ennemi tirer en premier donne un avantage tactique, dans le sens que la fumée dégagée des fusils (imaginez plusieurs dizaines, voire centaines d'hommes, qui tirent en même temps) donne l'initiative à celui qui reçoit la salve: tirer à son tour, charger à la baïonnette et surprendre l'ennemi, ou se retirer. En prenant en compte cette pratique militaire, on voit bien que le mot d'Anterroches n'est pas une marque de courtoisie déplacée mettant en jeu la vie de ses hommes, mais est bien dicté par les ordres reçus de ses supérieurs. D'ailleurs, pour rétablir pleinement la vérité des faits, bien que plusieurs versions attestent la conversation entre les deux officiers, la plupart donnent à voir un échange bien moins courtois... En l'occurrence, le Britannique aurait souhaité piquer l'honneur du régiment des Gardes Françaises, en demandant à ses officiers de ne pas reproduire leur comportement de la bataille de Dettingen en 1743, qui avait vu le même régiment être pris d'une panique soudaine et se replier sans combattre...

Pour terminer cet article, pour ceux et celles qui se poseraient la question, des marques similaires de cette "guerre en dentelles" se retrouvent en Nouvelle-France. J'aurai l'occasion de détailler ce sujet dans un autre article (par exemple ici), mais je peux me permettre de vous en donner un exemple. Lors du siège de la forteresse de Louisbourg par les Britanniques en 1758, le général de l'armée assiégeante, Jeffery Amherst, fait parvenir à plusieurs reprises des ananas, produit de luxe à cette époque, au gouverneur de la place, Mr de Drucourt, pour lui témoigner son respect.
L'image de la guerre en dentelles a parfois pu être utilisée pour accroître la dimension spectaculaire d'une scène. C'est le cas dans le film Le Dernier des Mohicans de 1992, où le réalisateur Michael Mann présente le siège par les Français du fort William-Henry en 1757, et montre une entrevue très courtoise entre Montcalm et Monroe pour la reddition du fort.


Source: http://micheltheveninhistorien.blogspot.com/...