6 novembre 1917 -  La Révolution d'Octobre
La révolution de février est saluée en Europe, aussi bien par les alliés qui y voient une victoire idéologique contre une autocratie tyrannique et militairement assez peu efficace, que par l’Allemagne qui entrevoit, avec plus de clairvoyance, une anarchie rapide capable d’affaiblir le front russe.


Mais le gouvernement provisoire russe, celui qui succède à un Nicolas II abdicant, est très faible : il laisse s’installer une dualité entre lui-même et le Soviet ; ce sera l’origine de sa perte. Le Soviet, avec une majuscule, est celui de Petrograd. Il réunit des délégués, élus des soviets d’ouvriers et de soldats. Il n’est ni uni ni cohérent. Mais c’est le centre des pulsions des foules et des directives : alors bien vite la fraction bolchevique la plus extrémiste prendra la dessus. Le gouvernement provisoire tolère le Soviet, car il craint plus encore les officiers de l’ex-armée impériale. Il ne songe pas que, en tolérant à côté de lui un organe illégal qui le conteste et pousse à toujours plus de révolution, il mine son propre pouvoir. Dans l’armée elle-même (six millions d’hommes), pourtant durement engagée dans les tranchées, le gouvernement provisoire tolère ces ferments de dissolution. Ferments qui ne tarderont pas à devenir des réalités : par le prikaz (ordre) n°1, adopté par le Soviet le 14 mars 1917 (calendrier orthodoxe), est ordonnée dans toutes les unités militaires l’élection de soviets de soldats, qui ont le pouvoir de destituer les officiers et sont juges de la conformité des ordres avec la "nécessité de la démocratie". Ainsi les unités se désagrègent, refusent de monter en ligne. Les officiers qui résistent sont souvent massacrés.

En face, les Allemands dégagent des effectifs du front de l’Est au front occidental, puisque les Russes ne se battent plus. Et pour accélérer le pourissement, l’Allemagne fait passer en Russie les révolutionnaires exilés à l’Ouest par le "train plombé", celui de Lénine et de 400 autres socialistes.

Comme Lénine gronde de plus en plus contre le gouvernement provisoire (ses thèses d’avril), ce dernier et Kerenski, le futur chef du gouvernement provisoire, décident, en guise de bonne volonté, d’intercéder auprès de l’ambassadeur d’Angleterre pour que le Canada libère un proche de Lénine, Trotski, suspect d’intelligence avec l’Allemagne.

Le 1er juillet, en Galicie, une contre offensive allemande met en fuite l’infanterie russe à Tarnopol. 15 jours plus tard, les nouvelles du désastre ébranlent tellement le gouvernement provisoire que quatre ministres modérés démissionnent. Cette crise accroît le malaise dans la capitale, dans la mesure où depuis plusieurs jours les soldats de la garnison craignent d’être expédiés en renfort sur le front. Des meetings de protestation ont lieu dans les casernes, et le 16 juillet plusieurs milliers de mitrailleurs défilent avec leurs armes, drapeaux rouges en tête. Ils sont rejoints par les ouvriers de Poutilov et les marin de Kronstadt. Alors les bolcheviques, enhardis par la passivité du gouvernement provisoire, prennent la tête du mouvement. Mais, dans la nuit, les cosaques du bataillon de Saint-Georges sont dépêchés sur Petrograd. Les troupes gouvernementales prennent rapidement le dessus. Les bolcheviques se croient perdus. Lénine confie à Trotski : "maintenant, ils vont tous nous fusiller". A la place de Kerenski, il eût certainement agi ainsi, comme le fera, l’année suivante, le socialiste Noske, à Berlin, face à l’insurrection spartakiste. Pourtant, contre toute attente, Kerenski va tempérer la répression, s’imaginant ne plus rien avoir à craindre des bolcheviques.

Puisqu’il faut un responsable à la déroute des armées, le général en chef Broussilov est relevé de son commandement et est remplacé par Kornilov. Ce dernier, général plutôt républicain, s’est illustré en Galicie en faisant fusiller les déserteurs et les mutins. Il n’accepte ce poste de général en chef qu’en échange du rétablissement de la peine de mort dans les armées. Rapidement, le gouvernement provisoire prend ombrage de ce général et voit déjà derrière lui l’ombre d’un Bonaparte. Le 12 septembre, Kerenski demande au général d’envoyer à Petrograd un corps de cavalerie. Il allègue la crainte de troubles graves faisant suite au rétablissement de la peine de mort à l’arrière du front. Mais cinq jours plus tard, lorsqu’il apprend ou feint d’apprendre qu’une unité de cosaques fait mouvement sur la capitale, Kerenski réunit le cabinet, dénonce un complot, destitue Kornilov et annonce qu’il prend lui-même le commandement des armées. Découvrant qu’il vient d’être joué, le général refuse de s’incliner et lance un appel à la rébellion. A Petrograd, c’est l’affolement. Le Soviet et les bolcheviques apportent alors leur soutien à Kerenski. Or ce ralliement n’est pas gratuit : Trotski, emprisonné depuis la manifestation du 16 juillet, est libéré, et Kerenski cède aux éxigences du Soviet qui réclame l’armement des ouvriers pour défendre la capitale. Ces armes, distribuées aux Gardes rouges formés par les bolcheviques, ne seront jamais restituées.

Aucun coup de feu n’a été tiré : les cosaques ont fait demi-tour, tant desespérée était la tentative de Kornilov. L’armée est à présent épurée : 40.000 officiers sont massacrés, chassés ou ont préféré démissionner. Une autre conséquence est la remise en selle des bolcheviques : une semaine plus tôt, ces derniers semblaient rayés de la carte politique. En se tournant vers eux sous l’empire de la peur, Kerenski leur offrait le moyen et l’occasion d’étrangler la fragile démocratie.

D’accusés, les bolcheviques deviennent accusateurs. Ils se présentent comme les seuls défenseurs de la "légitimité révolutionnaire", comme les seuls remparts contre une réaction militaire. Le 3 novembre, le soviet de la garnison annonce qu’il ne reconnaît plus l’Etat-major. Il ne prendra ses ordres que du seul Comité militaire révolutionnaire (CMR) du Soviet. Car entre deux légalités, la soldatesque choisit la seconde, celle du Soviet, pour mieux renverser la première, celle du Palais d’Hiver, siège du gouvernement provisoire. Les bolcheviques ne peuvent souhaiter évolution plus favorable.

L’insurrection doit coincider avec l’ouverture du Congrès de tous les soviets, convoqués pour le 8 novembre. L’insurrection devra être terminée le permier jour du Congrès, afin de placer ce dernier devant le fait accompli de "sa" prise de pouvoir. Dans la nuit du 7 au 8, les gares, les ponts, les centrales électriques et les postes télégraphiques sont occupés par des petites unités formées de Gardes rouges et de volontaires des soviets des régiments. Aux hommes qui sont engagés dans cette affaire comme aux 1.500 matelots venus de Kronstadt, on se garde bien de parler d’insurrection contre le gouvernement. Ils croient participer à des opérations de "défense" du Soviet, menacé par une sombre conspiration korniloviste.

Les officiers, appelés peu avant en renfort par Kerenski, refusent dans l’ensemble de lui obéir. Tant ce dernier, par son apathie, était devenu impopulaire dans tout le pays, y compris et surtout sur le front — ou ce qu’il en reste.

Le coup d’Etat se répartit sur trois jours (7, 8 et 9 novembre). Les assaillants n’y sont plus guère combattifs que les assaillis, qui n’ont aucune raison de donner leur vie (au nom de qui et de quoi ?) L’ultime tentative de Kerenski pour rallier les régiments cosaques du général Krasnov se termine sans combat, par une fuite du "généralissime", sous les huées de ses propres soldats.

Ce sont de ces incidents sans importance, molles escarmouches suivies d’occupations de villages évacués, que naîtront les légendes du "soulèvement" de Petrograd, de la "bataille" de Gattinchina ou de Tsarskoïe Selo. La prise du pouvoir par les bolcheviques — ce que l’on a appelé la Révolution d’octobre — fut une suite d’événements considérables par ses conséquences, mais modeste dans son déroulement.

Les bolcheviques ne se maintiennent d’abord que par l’absence d’autres forces. Mais la guerre civile, qui se développe à partir de juin 1918, va les contraindre à se battre pour survivre. Le système policier de la Tchéka date de décembre 1917. Les premiers camps de concentration sont créés dès le début de 1918, et la terreur de masse est instituée en juillet de la même année. Staline n’a rien inventé : il n’a fait que continuer.

Dès 1918, Lénine applique l’utopie communiste dans l’économie. En échange de la réquisition de leurs récoltes et de leur bétail, on paye les paysans avec de vieux stocks de produits manufacturés. Très tôt ceux-ci se rebiffent. Les paysans dissimulent les grains et leurs bêtes. Les villes sont affamées. Ainsi Lénine envoie des détachements armés dans les campagnes pour réquisitionner des vivres. On tue systématiquement ceux que l’on appelle les Koulaks. Notion extensible selon Zinoviev, car "tout paysan qui ne meurt pas complètement de faim est un koulak". Au sud de la Russie, sur le territoire du Don, les cosaques ont proclamé leur indépendance. Le général Alexéiev, un de leurs chefs, est celui qui a renversé le tsar, croyant sauver la Russie. C’est un républicain comme le seront la plupart des généraux des armées blanches. Plus personne n’est monarchiste. Il est rejoint par Kornilov, Dénikine et quelques autres. En souvenir de la Révolution française, les bolcheviques les appellent les "Blancs". Moins d’une année après, les Blancs sont devenus des centaines de milliers, du Caucase à la Sibérie. La politique de terreur a soulevé des populations entières. Dans trois régions où le combat des Blancs s’est confondu avec une guerre de libération nationale, ils ont été vainqueurs. En Finlande au début de 1918, dans les pays baltes au cours de 1919, en Pologne durant l’été 1920. A l’inverse, au coeur de l’ancien empire, les Blancs ont échoué.

Source: http://archives.contrepoints.org/...
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