Hannah Arendt et la « banalité du mal »
Hannah Arendt est l’un des penseurs les plus marquants du 20ème siècle. Élève de Heidegger, elle fut docteur en philosophie, et l’épouse de Günther Stern, ce jeune philosophe allemand, mieux connu sous le nom de Günther Anders, pour son mémorable Nous, fils d’Eichmann. Divorcée en 1939, remariée avec Heinrich Blücher, puis installée aux Etats-Unis, après la guerre, pour y enseigner successivement aux universités de Californie, Chicago, Columbia et Princeton, elle se rendra célèbre en questionnant la possibilité de juger les crimes contre l'humanité, lors du procès Eichmann en 1964. Ayant écrit plusieurs ouvrages, dont La condition de l'homme moderne, et Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt est surtout connue pour avoir menée avec une rigueur sans relâche et un sens critique tout à fait novateur, une réflexion sur la nature de la politique à l'âge des masses, et une réflexion inédite à partir de la phénoménologie de Heidegger, des causes morales et politiques du nazisme, ainsi qu’une réflexion inédite et très éclairante sur la « banalité du mal ».



La « Banalité du mal » ? Voilà donc une expression des plus paradoxales. Utilisée pour la première fois par Hannah Arendt à l’occasion du procès de Eichmann, responsable nazi capturé à Buenos Aires en mai 1960 par les services secrets israéliens, et jugé à Jérusalem en avril 1961, elle fut à l’origine d’une polémique passionnée qui emporta, comme un raz-de-marée, Hannah Arendt taxée d’antisémitisme, et d’autres maux, si mal comprise, si novatrice dans sa manière d’aborder le mal. Jusqu’ici on connaissait le mal radical selon Kant par exemple, qui était la subordination de la raison aux passions, avec pour conséquence principale la possibilité de restaurer le fondement dernier de toute maxime, dans sa pureté, en choisissant de se démettre du mal.

Mais avec la nouvelle approche du mal, selon Arendt, les choses se compliquent.



Dissipons d’abord tout malentendu : Hannah Arendt était juive. Journaliste reporter, elle couvrit tout le procès Eichmann, ce fonctionnaire nazi retrouvé par les services secrets israéliens, qui courut d’avril 1961 au 31 mai 1962. Elle ne s’attendait pas à rencontrer l’homme qu’elle vit dans le box des accusés. Peut-être s’attendait-elle à y trouver le « diable », ou tout du moins l’un de ces hommes monstrueux, au caractère indéfinissable, d’une cruauté et d’un cynisme sans précédents. Le spectacle fut, à son grand étonnement, tout l’inverse. Cet homme qui avait joué un rôle non négligeable dans la déportation des juifs, durant la seconde guerre mondiale, demeura à ses yeux, pour le moins médiocre, avant tout préoccupé par sa carrière : un bourgeois, ni bohème, ni criminel sexuel, ni fanatique pervers, pas même un aventurier, dira-t-elle plus tard dans son ouvrage sur Eichmann.



Hannah Arendt le décrivit comme des plus ordinaires. Un homme commun, moyen, sans la moindre envergure exemplaire. D’une banalité si affligeante que cela rejaillissait sur les actes mêmes pour lesquels on l’incriminait. Le problème philosophique se profile déjà à l’horizon : si cet homme qu’elle décrit est si banal, alors que dire de ce qu’il a accompli ? Est-ce qu’on peut dire que c’est également banal ? La réponse donnée dans son ouvrage à propos de Eichmann pourra choquer le lecteur non avertit. Oui ! Adolf Eichmann est l’auteur d’un mal d’une grande banalité. Certes cette banalité qu’elle met en cause n’a rien à voir avec le mal génocidaire. Ce fut d’ailleurs l’erreur commise par de nombreux lecteurs de Hannah Arendt. En réalité son approche est politique. Dans la logique de sa démarche le mal est à lire comme celui que l’on fait à l’autre. Ni manquement au sentiment intérieur, ni manquement à la loi morale, le mal concerne une action prise dans un espace public ; une action qui en rencontre d’autres, et se confrontent entre elles. Pour comprendre la pertinence de l’analyse de Hannah Arendt quand elle emploiera pour la première fois le terme de « banalité » à propos du mal commis par Eichmann, il faut penser l’action dans les champs de la liberté et de la volonté.



Le terme de « banalité » ne sert donc pas à minimiser les crimes commis, ni à réduire le mal de la Shoah à un simple « détail ». Ce que beaucoup comprirent. Bien au contraire, dans son rapport sur ce procès retentissant, la réflexion de Hannah Arendt tend à mesurer l’extrême difficulté à juger de crimes aussi insupportables, car dit-elle, les criminels étaient si ordinaires. Voilà donc posé la plus grande interrogation pour la pensée : tous ces gens incriminés pour des crimes d’une gravité exemplaire, étaient d’une banalité si confondante, que cela rendait la question du génocide encore plus terrifiante. Certes, « il eut été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre » écrit-elle. Pourtant, beaucoup comme lui, lui ressemblaient « ni pervers, ni sadiques ». Ces gens étaient « effroyablement normaux ».



La « banalité du mal » est un concept philosophique d’une importance sans précédent, car il pose donc la possibilité de l’inhumain en chacun d’entre nous. En cela, il est certes, novateur. Novateur et précisément attaché au 20ème siècle, parce que cette possibilité de l’inhumain émerge nécessairement de la nocivité d’un système totalitaire, et suppose que le crime soit commis dans des circonstances telles, que les « criminels » ne puissent sentir ou savoir qu’ils font le mal. Elle suppose que le système totalitaire en place ait veillé préalablement à tuer « l’animal politique » en l’homme, qu’il veut rayer de la surface de la terre, pour n’en conserver que l’aspect biologique. Pour les nazis spécifiquement, il s’agissait, à travers la Shoah, de créer « l’espèce animale humaine ». Pour ce faire, il s’agissait de déshumaniser l’homme en le dépolitisant, au sens étymologique du mot. Tendre à supprimer la chose qui faisait de lui un être humain, en détruisant d’abord ce qui le rattachait à une communauté. Ces condamnés faisaient alors l’insoutenable expérience de « non-appartenance » au monde qu’Arendt appellera : « la désolation ».



Ce contexte de destruction de la personnalité morale est important à comprendre, parce qu’il entraîne l’individu à perdre toute référence individuelle aux notions de « bien » et de « mal ». Et l’ignoble réduction à l’animalité qu’on imposait à ces hommes effaçait en eux toute moralité. De leurs côtés, ceux qui sont conduit à fabriquer cette espèce humaine, ne sont plus capables de regarder leurs sujets d’expérimentation comme des êtres qui leurs ressemblent. Ces êtres ne sont plus leurs semblables. Ce sentiment est exprimé par Primo Levi dans l’admirable recueil qu’il rapporta de l’horreur de la déportation : Si c’est un homme. Il le décrit ainsi : « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme ; et si je pouvais expliquer à fond la nature de ce regard, échangé comme à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents, j’aurais expliqué du même coup l’essence de la grande folie du troisième Reich. »

On efface à ce moment là, toute culpabilité possible dans l’esprit des bourreaux. Car, faut-il encore, pour ressentir la moindre culpabilité, que les criminels aient conscience d’avoir atteint l’humanité dans sa chair, en commettant leurs crimes infâmes. La subtilité même du projet nazi consistait à distinguer radicalement victimes et bourreaux. Ils n’appartenaient plus à la même espèce après l’accomplissement de l’entreprise de déshumanisation, et une nouvelle espèce d’hommes émergeaient s’appliquant simplement à une tâche confiée, sans jamais avoir conscience de violer un quelconque interdit. De fait ils ne se sentirent jamais coupables. Ou du moins, « nous n’avons pas la moindre preuve » de cela, dit Hannah Arendt, en substance. Et si « les nazis, et particulièrement les organismes criminels, auxquels appartenait Eichmann, avaient, pendant les derniers mois de la guerre, passé le plus clair de leur temps à effacer les traces de leurs propres crimes » cela prouvait seulement « que les nazis étaient conscients du fait que l’assassinat en série était chose trop neuve pour que les autres pays l’admettent. »

Le problème philosophique du mal changeait donc de nature ; avec lui, était posée la question de la morale.



Certes, les nazis ne purent, fort heureusement, parvenir à achever leur projet : « libérer » l’humanité du « règne des espèces sous-humaines ». Ils avaient perdu, et se reconnaissaient volontiers vaincus. Mais « se seraient-ils sentis coupables s’ils avaient gagné ? » se demande Hannah Arendt. On ne répondra pas à la question à sa place. Mais il est difficile de penser que le moindre souffle de culpabilité aurait saisi la plus petite parcelle de conscience de ces criminels tant ils étaient convaincus d’avoir obéit aux « ordres supérieurs », donc à la loi. La banalité du mal se constituant précisément de cette soumission insolite à la loi.


Dans son rapport sur Eichmann, Hannah Arendt se livre à une méticuleuse description du personnage – qui visiblement fait problème pour beaucoup de consciences n’arrivant pas encore à admettre que le mal peut-être ordinaire, et au plus profond de chaque homme. Eichmann est un homme tout à fait « normal » ; pas de traits exceptionnels ni sur le plan psychologique, ni sur le plan sociologique. Aucune cause ne ferait comprendre le moindre motif de son action. L’analyse de comportement sans signe particulier, pousse Arendt à formuler la notion controversée de « banalité » du mal que l’on doit définitivement opposer à celle de « mal radical ». Faut-il donner raison à Kant, contre ceux qui pensent le mal comme une exception monstrueuse, un satanisme ? Hannah Arendt s’en expliquera d’ailleurs : selon elle, la notion de « banalité du mal » exprime l’idée que le sujet n’est pas la source même du mal, mais un de ses lieux de manifestations, ce qui oblige à penser différemment sa culpabilité. Une description trouvant une fois de plus un écho dans les textes de Primo Levi : « Ils étaient faits de la même étoffe que nous, c’étaient des êtres humains moyens, moyennement intelligents, d’une méchanceté moyenne : sauf exception, ce n’étaient pas des monstres, ils avaient notre visage. »

Donc, pas la moindre profondeur diabolique.



Le mode de propagation du mal appelle alors une élucidation. Pour ce faire, Eichmann devant ses juges incrédules, invoquera sa référence à « l’impératif catégorique » kantien. Pour faire court, chez Kant, l’impératif catégorique, c’est l’impératif du devoir, proprement moral. Mais sans le savoir, Eichmann apportait durant toutes ces années, une notable modification à l’impératif de Kant, puisqu’il transformait le « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » de la seconde critique par un « agissez de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de vos actes, les approuverait ». Cette déformation inconsciente de la pensée de Kant est analysée par Eichmann, comme un impératif catégorique qui doit entraîner tout homme à faire plus qu’obéir à la loi, à aller au-delà des impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi. Cela montre alors à quel point, un impératif moral mal compris peut entraîner un glissement effroyable. Adapté à l’homme ordinaire, l’impératif catégorique devient un principe de soumission absolue à la loi, qui lui interdit toute lucidité, et plus encore le dispense de penser par lui-même. C’est donc parce qu’il adhère sans réserve mais aussi sans réflexion au principe qui fonde la loi civile que le citoyen ordinaire peut devenir un Eichmann. La leçon de Hannah Arendt fait désormais frémir. Elle est riche sur le point philosophique, et amène à se poser la question de notre rapport à la loi, et de ses conséquences.



Dans le cas de ce nouveau type de criminels que furent les nazis, nous avions affaire à une catégorie d’hommes qui « commet(taient) des crimes dans des circonstances telles qu’il (leurs était) impossible de savoir ou de sentir qu’ils (avaient) fait le mal ». C’est en cela seul qu’ils échappent à la forme traditionnelle de jugement que l’on peut porter sur le crime ; ils n’ont pas conscience d’avoir mal agi, et ils ont, d’autre part, l’intime conviction d’avoir fait leur devoir en obéissant à la loi. C’est ainsi que l’on constate le déplacement du problème : le mal n’étant plus une violation de la loi, mais devient, au contraire, une obéissance à la loi. Du moins, ce fut précisément la plaidoirie de Eichmann.



Avec le texte de Hannah Arendt, nous observons qu’une évolution doit être apportée, face à cette inversion inédite du bien et du mal. Dans le cadre du procès d’Adolf Eichmann, le mal ne peut plus être pensé en terme de « transgression » d’une loi ; il faut à présent le penser comme l’oubli fondamental d’une appartenance à une communauté. « Et parce que vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’un certain nombre d’autres nations[…] pour cette raison seule vous devez être pendu. »

La culpabilité dans sa forme élémentaire n’est dès lors plus envisagée. Hannah Arendt ne retient la culpabilité en tant qu’intention ; mais l’applique à présent à l’atteinte fondamentale à l’idée de communauté : le refus de partager la terre avec tous les hommes.



Le mal dans sa forme extrême et dans sa forme banale devient un refus de communiquer avec l’autre, de le reconnaître comme tel, comme si l’identification à la loi se substituait à l’identification au semblable. C’est d’ailleurs ainsi qu’Arendt délie volonté et responsabilité. On peut faire le mal sans le vouloir, avoir le sentiment de faire son devoir et pourtant être responsable. Telle est la leçon donnée par le procès Eichmann. Telle est la leçon philosophique capitale que nous propose Hannah Arendt, dont le concept de « banalité du mal » n’a pas fini de nous laisser penser, en ce nouveau siècle.

Marc Alpozzo

Source: http://institut-ethique-contemporaine.org/...
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