12
Fév 2018

Pierre Hadot

Posté dans Café Philo - Source: http://www.cairn.info/...

Pierre Hadot
Peu médiatisé, discret, Pierre Hadot était reconnu par ses pairs comme un remarquable spécialiste de la « philosophie antique », qu’il a contribué à mieux faire apprécier par des traductions soignées et des commentaires originaux, entraînant un nouveau regard sur une période, pourtant fondatrice mais sur laquelle finalement tout n’avait pas été dit. Cité, aussi bien par André Comte-Sponville que par Michel Onfray, Pierre Hadot est devenu au terme de son ½uvre une référence en matière d’art de vivre ; sa présentation des stoïciens et des épicuriens et son attrait pour les « exercices spirituels » en font un philosophe, non pas de bibliothèque, mais du séjour terrestre, une sorte de « sage », qui invite chacun à vivre selon ses propres convictions.

Pierre Hadot est né à Paris dans un milieu modeste, il passe son enfance à Reims, dans une ambiance pieuse. Sa mère, catholique très pratiquante, pousse ses trois fils à devenir prêtre, y compris le petit dernier, Pierre, qui abandonnera son sacerdoce en 1952 mais restera marqué par sa formation théologique. Lors de son baccalauréat en 1939, il avait dû commenter une citation de Bergson (« La philosophie n’est pas une construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi »), qu’il adopta et qu’il mentionnera fréquemment comme ayant été un détonateur le conduisant à consacrer sa vie à la philosophie. Au début de la guerre, il étudie au séminaire, où il apprécie l’Histoire littéraire du sentiment religieux de l’abbé Bremond et la poésie des mystiques, avant d’effectuer le service du travail obligatoire (STO) en France, à l’usine de réparation des locomotives de Vitry-sur-Seine. Là, il devient ajusteur, travaille de ses mains et sympathise avec des ouvriers. Ordonné à l’automne 1944, il est nommé professeur de philosophie au grand séminaire et dans un pensionnat de jeunes filles, tout en poursuivant ses études à l’Institut catholique et à la Sorbonne, où ses professeurs sont Albert Bayet, René Le Senne, Georges Davy, Raymond Bayer, Henri-Charles Puech…

Il assiste également à de nombreuses conférences (Gabriel Marcel, Henri-Irénée Marrou, Albert Camus, Nicolas Berdiaev, etc.) et lit Maritain, Gilson, Sartre, Merleau-Ponty et, après bien des tergiversations, décide de s’inscrire en thèse. « J’hésitais, confie-t-il à Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson (La Philosophie comme manière de vivre, 2001), entre une thèse sur Rilke et Heidegger, sous la direction de Jean Wahl, et une thèse sur un écrivain néoplatonicien chrétien du ive siècle de notre ère, très énigmatique, qui est loin d’avoir livré tous ses secrets, Marius Victorinus, sous la direction, officiellement, de Raymond Bayer, mais, en fait, de Paul Henry ; je me suis finalement décidé pour Victorinus. » En 1949, il loge au presbytère de l’église Saint-Séverin, et commence à s’interroger sur l’Église (l’encyclique Humani generis du 12 août 1950 condamne Teilhard de Chardin) qu’il quitte en 1952, avant de se marier l’année suivante, puis de divorcer onze ans plus tard.

Il travaille alors au CNRS (tout en rédigeant sa thèse qu’il soutiendra en 1968) et fréquente divers « lieux intellectuels » (la revue Esprit et le groupe de recherches philosophiques de Paul Ric½ur, le Centre de recherche psychologique d’Ignace Meyerson, le Collège philosophique de Jean Wahl, où il intervient en 1959 sur Wittgenstein…). En 1963, il rédige un essai pour la collection « La Recherche de l’Absolu », dirigée par Angèle et Georges-Hubert de Radkowski, Plotin ou la simplicité du regard. En 1964, il est élu directeur d’études à l’École pratique des hautes études, section des sciences religieuses, titulaire d’une chaire de Patristique latine. En 1966, il épouse Ilsetraut Marten, spécialiste de Sénèque, avec laquelle il traduira Simplicius et écrira Apprendre à philosopher dans l’antiquité (2004).

En 1980, Michel Foucault l’invite à candidater au Collège de France ; son présentateur Paul Veyne convainc sans difficulté les autres professeurs. Élu en 1982, il prononce sa leçon inaugurale en février 1983. Questionné sur sa bibliothèque idéale [1], il mentionne les Essais de Montaigne, le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, les Pensées de Marc Aurèle, Plotin et Goethe. « Plotin voulait voir la lumière elle-même, je me contente, écrit-il, de regarder la lumière illuminant les objets, comme Faust contemplait le soleil dans l’arc-en-ciel de la cascade. » À propos de Montaigne, il précise que celui-ci lui « a appris que la réalité humaine est tellement complexe qu’on ne peut la vivre qu’en utilisant simultanément ou successivement les méthodes les plus différentes : tension et détente, engagement et détachement, enthousiasme et réserve, certitude et critique, passion et indifférence. Montaigne est le bréviaire de la philosophie antique, le manuel de l’art de vivre : “C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être”. »

Le long travail, érudit et minutieux, qu’il mène sur Marius Victorinus, ainsi que ses commentaires aux traductions de Plotin ou Marc Aurèle s’apparentent plus à la philologie qu’à la philosophie spéculative. Il cherche à retrouver le ton de l’oralité des dialogues philosophiques. Pour lui, la philosophie antique sert à former plutôt qu’à informer, d’où l’importance de la forme « dialogue », comme argumentation-en-acte. Il reconstitue le contexte historico-culturel de l’auteur, analyse l’½uvre et pas seulement le système supposé du philosophe étudié, etc.

Il explique à Arnold I. Davidson (Pierre Hadot, l’enseignement des antiques, l’enseignement des modernes, 2010) ce qu’il entend par « lecture scientifique » : « Ces textes ont été écrits dans des mondes, des univers extrêmement différents du nôtre. Seule une lecture scientifique peut les replacer dans la perspective de la mentalité générale de l’époque, des traditions littéraires, des dogmes philosophiques qui exigent que l’on dise ceci ou cela. Sans commentaire, les textes ne seront pas compris du tout, ou bien mal compris, ou provoqueront l’indignation, chez un lecteur ou un auditeur imbu de la mentalité contemporaine. C’est donc cette lecture scientifique, qui est elle-même un choix éthique, qui permet dans l’enseignement universitaire de lire des textes qui pourront avoir une valeur formatrice. » Dans un autre texte, il précise que le mot « confessions » pour saint Augustin signifie « louanges à Dieu » et non pas « introspection » ou « confidences ».

Dans ses entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davison (La Philosophie comme manière de vivre, 2001) qui comprend un long développement autobiographique, il expose sa conception de la philosophie, en confiant à ses interlocuteurs : « C’est le problème du philosophe qui, théoriquement, devrait se séparer du monde, mais qui en fait doit y rentrer et mener la vie quotidienne des autres. Socrate est toujours resté le modèle dans ce domaine-là. Je pense à un beau texte de Plutarque qui dit justement : Socrate était philosophe, non parce qu’il bavardait avec ses amis, qu’il plaisantait avec eux ; il allait aussi sur l’agora, et, après tout cela, il a eu une mort exemplaire. Donc, c’est la pratique de la vie quotidienne de Socrate qui est sa vraie philosophie. » Plus loin, il explique, avec une certaine humilité : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que l’on fait, mais comment on le fait. […] Le présent, c’est le seul moment où nous pouvons agir. » Ainsi, le choix de vie l’emporte sur la sophistication des concepts et l’architecture audacieuse de leur assemblage. Il le dit autrement à Arnold I. Davidson (2010) : « Au xxe siècle, Bergson me paraît extrêmement important, parce qu’il conçoit la philosophie avant tout comme un acte, une décision, une attitude à l’égard du monde, et non comme un discours. »

Pour Pierre Hadot, à côté de cette philosophie vécue et pas uniquement pensée, se trouvent les exercices spirituels. De quoi s’agit-il ? Il s’en explique à Arnold I. Davidson : « J’entendais par “exercice spirituel” une pratique susceptible de provoquer une transformation d’ordre existentiel et moral dans le sujet qui la pratique. » En fait, il distingue deux types d’exercices : l’un est ponctuel, comme l’examen de conscience, l’autre « s’identifie avec le choix de vie philosophique », comme chez les stoïciens qui en permanence sont attentifs à eux-mêmes. Cette pratique ordinaire, quotidienne, de l’exercice spirituel, n’est pas une nouveauté. Déjà, dans Plotin ou la simplicité du regard (1963), il notait : « C’est là un exercice spirituel bien connu des stoïciens : la “préméditation”. Il faut vouloir à l’avance les événements fâcheux afin de mieux les supporter lorsqu’ils arriveront inopinément. La liberté doit aller au-devant de ce qui risquerait de la contraindre. »

Son intérêt pour Plotin (205-270), illustre peut-être sa quête d’un Dieu plus accessible que celui des chrétiens. Il écrit : « Nous retrouvons ici l’intuition centrale de Plotin : le moi humain n’est pas irrémédiablement séparé du modèle éternel du moi, tel qu’il existe dans la pensée divine. Ce vrai moi, ce moi en Dieu, nous est intérieur. Dans certaines expériences privilégiées, qui haussent le niveau de notre tension intérieure, nous nous identifions à lui, nous devenons ce moi éternel ; sa beauté indicible nous émeut, et, nous identifiant à lui, nous nous identifions à la Pensée divine elle-même, dans laquelle il est contenu. »

Dans Le Voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de Nature (2004), il avoue dès la première ligne de cet ouvrage consacré « aux différents sens que pouvait revêtir la notion de secret de la Nature » qu’il y songe depuis une quarantaine d’années. C’est dire si cet essai résulte d’un long mûrissement. D’autant que l’affaire ne va pas de soi. Il s’agit d’une enquête sur l’interprétation du fameux aphorisme d’Héraclite, « La Nature aime à se cacher », chez les philosophes grecs classiques (Platon, Aristote, les stoïciens), mais aussi chez Philon d’Alexandrie, Thémistius et Symmaque, Descartes, Diderot, Goethe, Schelling, Nietzsche, Bergson, Heidegger… Une telle enquête n’est pas un cours d’histoire de la philosophie, un rien scolaire et souvent ennuyeux, mais une pensée pensante qui rassemble des données puis les commente, les organise, reprend la problématique, bouleverse la chronologie, questionne la question, réexamine l’étymologie, suggère de nouvelles pistes, bref informe, forme et déforme le lecteur.

Que voulait bien dire Héraclite ? Certainement que « ce qui fait apparaître tend à faire disparaître ». Est-ce ainsi qu’il a été compris ? On peut en douter, mais cela n’est pas très grave, car l’essentiel est qu’il donne à penser et ainsi permet à chaque philosophe, en se positionnant vis-à-vis de lui, d’élaborer son propre raisonnement. Les uns pencheront vers une nature, entendue comme ce qui est propre à chaque chose, d’autres insisteront sur le processus de naissance et de croissance d’une chose et chacun verra Isis, à sa manière, parfois voilée, parfois dévoilée, sachant dans ce cas que la nudité ne signifie pas pour autant la fin du secret… Avec le progrès scientifique, il est possible de mieux comprendre les mécanismes à l’½uvre dans la Nature mais perd-elle son mystère ? Pierre Hadot malicieusement note qu’en grec méchané signifie « ruse »…

Baumgarten dans son Aesthetica en 1750 et, plus tard, Goethe vont évoquer une « vérité esthétique », considérant que le secret de la Nature peut être révélé par l’art davantage que par la science. Merleau-Ponty opposera le problème au mystère et Heidegger, nourri de pensée grecque, expliquera que l’Être dévoile en se voilant. En définitive, Isis n’exprime pas le secret de la Nature mais le mystère de l’existence. Pierre Hadot regroupe des informations sur les représentations de la Nature au fil des siècles, il enseigne à son lecteur l’expérience philosophique et l’incite à penser par lui-même, en ceci qu’il dérange les idées reçues et institue l’étonnement comme mode d’interrogation des choses.

Pierre Hadot a beaucoup lu et pas seulement les « classiques » de la théologie et de la philosophie occidentale, il évoque au cours de ses entretiens, aussi bien Tchouang-Tseu ou Thoreau que Simon Leys (Pierre Ryckmans), Henri Laborit, Rilke et Havel… Il rédige une substantielle préface au Nietzsche. Essai de mythologie d’Ernst Bertram (1932) lors de sa réédition, en 1990 par Le Félin, ainsi qu’à l’ouvrage de Juliusz Domanski, La Philosophie, théorie ou manière de vivre ? Les controverses de l’Antiquité à la Renaissance (Cerf, 1996), tout comme il écrit sur Thoreau (Cahiers de l’Herne, 1994) ou répond à la question « Qu’est-ce que l’éthique ? » (Cités, n° 5, PUF, 2001). Pierre Hadot tâchait d’être présent à son présent, aux questionnements de son temps, tout comme il aimait cheminer en compagnie de ses chers philosophes antiques, qu’il nous présente tels des contemporains essentiels.

Thierry Paquot



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